Société, Culture

Refonder l’université sans briser les équilibres sociaux des étudiants

(SénéPlus) – La mort récente d’un étudiant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar a ravivé une question que le Sénégal repousse depuis trop longtemps : celle de la crise structurelle de son université. Ce drame, au-delà de l’émotion qu’il suscite, doit être compris comme le révélateur d’un malaise profond, installé depuis plusieurs années, entre l’institution universitaire, l’État et la jeunesse.
Car la colère étudiante n’est jamais gratuite. Elle est presque toujours le produit d’un déséquilibre entre des attentes légitimes et des réponses institutionnelles insuffisantes, tardives ou perçues comme injustes.

Aujourd’hui, il faut avoir le courage de poser le diagnostic sans détour : l’université sénégalaise a besoin d’une refondation.

Oui, l’État doit refonder l’université. Mais il doit le faire dans la concertation et dans le consensus.
Une université ne se réforme pas contre ses acteurs. Elle se réforme avec eux. Les étudiants, enseignants, personnels administratifs, autorités académiques, mais aussi partenaires économiques et société civile doivent être associés à la réflexion. Car l’université forme la jeunesse, et la jeunesse incarne l’avenir de la nation.

Mais cette nécessaire refondation ne doit pas servir de prétexte à une remise en cause brutale des équilibres sociaux déjà établis autour de la condition étudiante.
Il est hors de question que les étudiants perdent les acquis dont ils bénéficient déjà.

Les rappels de bourse, qui sont à l’origine du mouvement récent, doivent être payés dans les meilleurs délais. Ces rappels ne sont pas une faveur. Ils sont la conséquence directe de l’instabilité du calendrier universitaire.

Le véritable problème n’est donc pas le rappel. Le véritable problème, c’est le retard structurel.
Il serait plus juste et plus efficace de stabilisateur définitivement le calendrier universitaire que de vouloir supprimer des mécanismes qui permettent aux étudiants de supporter les conséquences de ces dysfonctionnements.

Il faut également rappeler un principe fondamental de continuité et de justice : aucun régime ne doit faire moins que les régimes précédents en matière de soutien aux étudiants.

Dans le contexte actuel, la bourse étudiante ne joue pas seulement un rôle académique. Elle joue un rôle social.
Elle permet à des milliers d’étudiants de se loger, de se nourrir, d’étudier et, parfois, de soutenir leurs familles.

Sa suppression brutale ou sa réduction non préparée pourrait produire des conséquences sociales lourdes, bien au-delà de l’université elle-même.

Réformer ne signifie pas fragiliser.

Cela dit, il est légitime que l’État cherche à améliorer l’efficacité de son investissement dans l’enseignement supérieur.
Il est nécessaire de renforcer le lien entre formation et emploi. Il est nécessaire de s’assurer que la bourse soutient effectivement les études. Il est nécessaire de réduire les situations de désengagement académique.
Mais ces réformes doivent être menées avec intelligence, pédagogie et progressivité.

Réformateur, oui. Mais réformer avec méthode, avec respect et avec responsabilité.

Une réforme brutale, mal expliquée ou mal préparée, risque de produire l’effet inverse de celui recherché.
Elle risque de créer plus de tensions qu’elle n’apporte de solutions.

La crise universitaire actuelle s’inscrit également dans un contexte social plus large, marqué par les séquelles des tensions politiques que le Sénégal connu, notamment entre 2011 et 2024.
Ces événements ont laissé des traces durables dans la société.

Ils ont fragilisé la confiance entre certaines institutions et un parti de la jeunesse.
Ils ont installé des tensions persistantes entre forces de défense et de sécurité, étudiants et citoyens.

La question du comportement des forces de l’ordre mérite elle aussi d’être posée avec lucidité. Non pas dans une logique d’accusation, mais dans une logique de compréhension et d’amélioration.

Car les forces de sécurité sont censées protéger la société. Et pour protéger durablement, il faut aussi restaurer la confiance.

Réconcilier l’université suppose donc, plus largement, de réconcilier les Sénégalais avec eux-mêmes.

Au fond, la véritable question est simple : quelle université voulons-nous pour notre pays ?

Une université qui produit de l’attente, de la frustration et de l’incertitude ?

Ou une université qui produit de la compétence, de l’espoir et de l’avenir ?

Refonder l’université, ce n’est pas seulement réformer des textes ou des mécanismes administratifs.
C’est restaurer la confiance entre l’État et sa jeunesse.
C’est préserver les équilibres sociaux qui permettent aux étudiants d’étudier dans la dignité.
C’est préparer l’avenir du pays avec lucidité, responsabilité et vision.
Car aucune nation ne peut construire son avenir en fragilisant sa jeunesse.

Et toute réforme universitaire réussie est d’abord une réforme qui protège, qui rassure et qui donne des perspectives.

Docteur Cheikh Tidiane Mbaye, Sociologue

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