Société, Culture

Reprise des ICS, un test politique majeur pour la souveraineté sénégalaise

Dans l’Afrique contemporaine, la question du contrôle des actifs stratégiques n’est plus un débat technique. C’est un champion politique. Peu de dossiers l’illustre aussi clairement que celui des Industries Chimiques du Sénégal (ICS), autrefois fleuron industriel de l’Afrique de l’Ouest et aujourd’hui symbole d’une souveraineté économique fragilisée.

Les Industries Chimiques du Sénégal sont un exemple parfait de cette problématique. Elles ont longtemps incarné l’un des plus grands succès industriels du pays. Sous la direction de feu Pierre Babacar Kama, les ICS étaient un modèle de rigueur, de vision et de souveraineté industrielle. L’entreprise avait atteint un niveau de performance qui faisait du Sénégal un acteur incontournable du marché des engrais, au point de fournir l’ensemble des pays de la sous‑région.

Cette réussite repose sur une gouvernance exigeante, une stratégie claire et une capacité à structurer un écosystème industriel national. Les ICS employaient directement plusieurs milliers de Sénégalais, et leur sous‑traitance faisait vivre un vaste réseau de PME locales, créant un tissu économique robuste et profondément enraciné dans le territoire. À travers SENCHIM, la filiale chargée de la commercialisation, le Sénégal disposait d’une force de frappe commerciale qui consolidait son leadership régional. Le pays fournissait l’ensemble de la sous‑région en engrais, du Mali à la Côte d’Ivoire

Après le départ de Kama, cette trajectoire s’est inversée. Les ICS ont connu une érosion progressive de leur gouvernance, marquée par des choix stratégiques incohérents, une perte de vision industrielle et une accumulation de dettes qui ont fragilisé l’entreprise. La dégradation des installations, les retards de paiement et la rupture du lien de confiance avec les bailleurs ont conduit à une critique de la situation. Cette fragilité a ouvert la voie à une cession controversée, réalisée sous les gouvernements libéraux, dans des conditions défavorables à l’État. La privatisation, opérée via des structures intermédiaires peu transparentes, a abouti au transfert du contrôle à un groupe étranger. Aujourd’hui, une grande partie des emplois directs est occupée par des ressortissants indiens, tandis que les PME sénégalaises qui obtiennent de la sous‑traitance ont été marginalisées, affaiblissant un tissu industriel local autrefois dynamique.

Dans ce contexte, l’hypothèse d’une reprise des ICS par l’État s’inscrit dans un environnement politique où la perspective d’un Ousmane Sonko président de la République en 2029 occupe une place centrale dans le débat public. Cette perspective donne une dimension nouvelle à la question des ICS, car elle renvoie à un projet politique fondé sur la souveraineté économique, la revalorisation des actifs stratégiques et la volonté de corriger les décisions de cession associées aux gouvernements libéraux. Dans cette lecture, la reprise des ICS ne serait pas seulement une opération industrielle, mais un acte politique fort, symbolisant la capacité de l’État à reprendre la main sur un fleuron national et à réorienter son destin.

Il est vrai que certains acteurs restent sceptiques quant à la capacité de l’État à récupérer efficacement un fleuron comme les ICS. Leur position pourrait s’expliquer en partie par les difficultés rencontrées dans plusieurs entités du secteur parapublic, notamment les turbulences d’Air Sénégal, les dysfonctionnements persistants à La Poste, ou encore les fragilités structurelles de plusieurs sociétés nationales. Ces exemples nourrissent une perception selon laquelle l’État, lorsqu’il reprend une entreprise stratégique, peine à instaurer une gouvernance stable et à maintenir une performance durable. Pourtant, cette lecture, bien que compréhensible, ne reflète pas l’ensemble des capacités nationales. Le Sénégal dispose de compétences avérées, de cadres expérimentés, d’ingénieurs de haut niveau et de gestionnaires capables de piloter des organisations complexes et performantes. Et il faut le dire sans détour : on n’apprend pas à devenir directeur général dans le secteur parapublic. La direction d’un actif stratégique comme les ICS exige une expertise réelle, une expérience éprouvée et une maîtrise technique que seule une sélection rigoureuse peut garantir.

Il existe enfin une catégorie d’opposants dont la posture interroge davantage. Ceux qui rejettent sans raison objective toute prise de participation de l’État dans le capital des ICS expriment souvent une forme de dépendance intériorisée, une peur presque réflexe de voir l’État redevenir acteurs dans un secteur stratégique. Leur position ne repose ni sur une analyse économique solide, ni sur une lecture lucide de l’histoire industrielle du pays. Elle relève plutôt d’une démission informée, d’une conviction que le Sénégal ne pourrait pas, ou ne devrait pas, reprendre le contrôle de ce qui lui appartient. Pour paraphraser Thomas Sankara, « l’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa révolte ne mérite pas qu’on s’apitoie sur son sort ». Refusant par principe que l’État reprenne la majorité du capital des ICS, c’est accepter que la souveraineté économique demeure un horizon inaccessible, alors même que le pays dispose des compétences, de l’expérience et de la légitimité pour en assumer la responsabilité.

La réussite de la reprise des ICS reposera essentiellement sur une gouvernance issue d’un appel à candidatures ouvert, transparent et fondé sur la compétence, aussi bien pour l’organe exécutif que pour l’organe délibérant. La gouvernance ne peut plus être le produit de nominations politiques, de compromis institutionnels ou de réseaux d’influence. Elle doit être la résultante d’un processus rigoureux où l’expertise industrielle, l’intégrité, l’expérience dans la gestion d’actifs stratégiques et la capacité à conduire des transformations complexes deviennent les critères déterminants.

À ce stade, une précision stratégique s’impose : il serait plus prudent que l’État, dans un premier temps, ne reprenne que 60 % du capital, en laissant 40 % aux actionnaires actuels, qui disposent d’une maîtrise avérée des marchés d’exportation. Cette formule hybride permettrait de restaurer la souveraineté tout en conservant l’expertise commerciale internationale indispensable à la compétitivité des ICS. Elle offrirait une transition maîtrisée, entraînant des ruptures brutales, tout en donnant à l’État la majorité nécessaire pour réorienter l’entreprise, restructurer la gouvernance et reconstruire un modèle industriel durable.

L’enjeu d’une prise des parts de l’État dépasse dans le capital des ICS largement la seule souveraineté industrielle. Une reprise réussie des ICS pourrait également améliorer les finances publiques et contribuer à réduire le poids de la dette sénégalaise. Aujourd’hui, l’État soutient principalement les conséquences d’une privatisation mal calibrée : pertes de recettes fiscales, faibles retombées locales, dépendance accumulée aux importations d’engrais, et manque à gagner sur une ressource stratégique dont la valeur mondiale ne cesse d’augmenter. En reprenant le contrôle, le Sénégal pourrait capter une part bien plus importante de la valeur créée, renforcer ses recettes, stabiliser ses approvisionnements agricoles et réduire la pression sur un budget déjà contraint par le service de la dette. Dans un contexte où les marges budgétaires se resserrent et où les États africains cherchent à reconquérir leur autonomie financière, la maîtrise d’un actif comme les ICS n’est pas un luxe : c’est une nécessité macroéconomique.

Une reprise réussie des ICS constituerait un symbole puissant. Elle montrerait qu’un gouvernement peut reprendre un actif stratégique, le restructurer et le remettre sur une trajectoire de performance. Elle aurait également de réhabiliter l’héritage de Pierre Babacar Kama, en renouant avec l’esprit fondateur qui avait fait des ICS un fleuron national et pourrait devenir l’un des symboles les plus puissants d’une nouvelle ère de gouvernance au Sénégal.

Lansana Gagny Sakho est présidente du Cercle des Administrateurs Publics.

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