Sénégal : S&P FRAPPE LE CLOU : Ça empire encore

Avant le 27 mars, la notation du Sénégal en monnaie locale (B-) était légèrement meilleure que celle en devises (CCC+), déjà dégradée en novembre 2025. Désormais, toutes deux sont alignées sur CCC+ — catégorie « hautement spéculative ». Un alignement par le bas qui traduit une dégradation globale du profil de crédit sénégalais, quelle que soit la devise d’emprunt.
Pour S&P, le budget 2026 sera difficile à maintenir. La raison ? Un contexte mondial défavorable (la guerre au Moyen-Orient fait monter les taux d’intérêt) qui s’ajoute à une situation intérieure déjà fragile. Les frais de la dette représentent désormais environ un quart des recettes de l’État et les besoins de financement atteignent 26 % du PIB. Des chiffres qui laissent peu de marge de manœuvre.
Exclus des marchés internationaux, piégés par le marché régional
Le principal problème reste l’accès au financement. Il serait trop prématuré d’affirmer que le Sénégal ne sera bientôt plus en mesure de mobiliser des ressources locales. Malgré le contexte, le pays a mobilisé 5 700 milliards FCFA en 2025 sur le marché régional. La capacité de levage, bien que sous pression, n’est pas nulle. Par ailleurs, le FCFA et la BCEAO constituent un filet : tant que le Sénégal reste membre de l’UEMOA et que la BCEAO joue son rôle de prêteur en dernier ressort, un arrêt total des prélèvements locaux reste peu probable à court terme.
Qui plus est, le pétrole change progressivement la donne : une croissance de 8% en 2025, tirée par les hydrocarbures, renforce (même modestement) la crédibilité budgétaire du pays aux yeux des investisseurs régionaux.
Mais à ce rythme, on peut soupçonner que le marché régional, ultime filet de sécurité du Sénégal depuis son exclusion des marchés internationaux, risque à son tour de se fermer. Pas soudainement, mais progressivement (au fur et à mesure que les taux exigés par les investisseurs augmentent et que la capacité d’absorption de l’UEMOA atteint ses limites).
Depuis son exclusion des marchés internationaux, le Sénégal s’est en effet massivement tourné vers le marché de l’UEMOA où les prêts sont plus courts et plus chers. De plus, ce marché a une capacité d’absorption limitée (et d’autres États membres y empruntent également). La concurrence pour les ressources disponibles est donc réelle.
De plus, une notation CCC+ pousse les investisseurs (même régionaux) à exiger des taux d’intérêt plus élevés pour compenser le risque. À l’heure où le service de la dette absorbe déjà un quart des recettes publiques, chaque point de base supplémentaire aggrave l’équation budgétaire.
La banque centrale elle-même a prévenu que l’impasse avec le FMI pourrait affecter la perception du risque souverain sénégalais au sein de l’Union (avec un effet dissuasif sur les investisseurs régionaux).
Dans ce contexte, la dette publique atteint officiellement 118% du PIB et pourrait atteindre 131% en incluant les entreprises publiques et les arriérés. Standard & Poor’s lance un avertissement sans détour : peu de pays émergents parviennent à réduire leur dette à ce niveau sans une croissance forte, un ajustement budgétaire majeur ou un défaut de paiement. Un formidable trilemme.
Le FMI, toujours absent des abonnés
Les négociations avec le Fonds monétaire international pour un nouveau programme sont toujours au point mort. Cette impasse prive le Sénégal d’un signal de confiance crucial pour les investisseurs internationaux, et d’un levier indispensable pour desserrer l’étau budgétaire.
Or, sans accord avec le FMI, chaque nouvelle adjudication sur le marché régional sera scrutée de près, chaque taux d’emprunt âprement négocié. Le temps joue contre Dakar.
Le pétrole ne suffit pas
Le Sénégal produit certes du pétrole et du gaz, affichant une croissance de 8% en 2025. Mais pour S&P, ces nouvelles ressources restent insuffisantes pour inverser la trajectoire à court terme. Le pays a honoré près de 500 millions de dollars d’échéances début mars, retardant ainsi le défaut immédiat. Mais d’autres créanciers attendent au coin de la rue. Une situation qui ne manquera pas d’alimenter les inquiétudes des marchés.
Le pétrole et le gaz représentent une véritable lueur d’espoir, mais leurs bénéfices budgétaires sont encore trop limités pour changer la donne à court terme. Et une croissance de 8 %, aussi impressionnante soit-elle, ne suffit pas à rassurer les créanciers qui s’intéressent d’abord au service de la dette et à la trajectoire du déficit.
Un signe d’avertissement difficile à ignorer
Soyons directs. La dégradation du S&P n’est pas une surprise pour quiconque suit de près la trajectoire budgétaire du Sénégal depuis 2024. Elle est la conséquence logique d’une accumulation de faiblesses : impasse avec le FMI, dépendance croissante au marché régional, hausse des taux d’intérêt mondiaux. Ce qui est plus inquiétant, c’est la dynamique : chaque détérioration augmente le coût de l’emprunt, ce qui aggrave le déficit, ce qui appelle une nouvelle détérioration. Une spirale dont il est difficile de sortir sans un choc exogène positif.
La clé reste le FMI. Un accord, même partiel, enverrait un signal fort aux marchés et rouvrirait des portes actuellement fermées. Sans cela, le Sénégal continuera de naviguer à vue, dans des eaux de plus en plus agitées.
Bien entendu, cette dégradation n’est pas une condamnation définitive, mais c’est un signal d’alarme solennel. La balle est désormais dans le camp du gouvernement sénégalais : accélérer les négociations avec le FMI, maintenir la trajectoire de consolidation budgétaire et restaurer la confiance des investisseurs. L’horloge tourne.
Malick NDAW



