Société, Culture

Sunnites-Chiites, une rivalité à l’ombre de la guerre

La guerre israélo-américaine contre l’Iran a servi de révélateur de la vieille rivalité entre sunnites et chiites. Depuis plus de quatre décennies, les Etats-Unis se sont servis de la République islamique d’Iran comme épouvantail pour maintenir les pétromonarchies du Golfe dans leur giron. Depuis le lancement de l’opération « Fureur épique », le 28 février, Washington et Tel-Aviv prétendent agir contre la République islamique, non seulement pour protéger leurs intérêts vitaux, mais aussi pour débarrasser la région d’une menace existentielle : un Iran doté d’armes atomiques. La peur qu’inspire ce puissant voisin à ces pays arabes majoritairement sunnites explique, pour une grande partie, l’acceptation de bases militaires américaines sur leur sol et, dans une certaine mesure, le rapprochement avec Israël (accords d’Abraham). Si l’avènement de la République islamique en Iran à partir de 1979 a accentué la fracture du monde musulman entre sunnites et chiites, cette division remonte aux premiers temps de l’Islam.

Après la mort du Prophète Muhammad (Psl), les partisans de son neveu, Ali, avaient estimé que c’est à lui qui devait revenir à la succession. On connaît la suite sanglante de cette histoire…Ce que certains ignorent, c’est que l’Iran ne fut pas toujours chiite. On oublie qu’avant la dynastie des Safavides (1499-1722), la culture persane avait été majoritairement sunnite après la conquête musulmane. C’est le Shah Ismail (1501-1524) qui a converti la population iranienne au chiisme duodécimain – branche majoritaire du chiisme, reconnaissant douze imams légitimes descendants du Prophète Muhammad (Psl), le dernier étant en « occultation » – par la force. Soutenu par des tribus nomades turkmènes d’Anatolie (actuelle Turquie) et d’Azerbaïdjan (appelés Qibilbashs), Ismail avait l’ambition d’envahir les terres ottomanes sunnites. En plus de l’argument théologique, cette supposée velléité expansionniste chiite, justifie, aujourd’hui encore, pour certains oulémas sunnites, l’hostilité vis-à-vis de « l’Axe chiite » au Moyen-Orient.

Vaincu par les Ottomans à la bataille de Tchaldiran en 1514, Ismail a vu son image de sainte intouchable abimée, mais l’État qu’il avait fondé a survécu. Dans son ouvrage intitulé « Islam, autoritarisme et sous-développement » (Éditions Fenêtres, 2024), l’université américaine-turque Ahmet Kuru rappelle qu’outre leurs conflits militaires pendant deux siècles, il existait déjà une animosité religieuse entre les Ottomans sunnites et les Safavides chiites. Les oulémas ottomans considéraient les Safavides comme des « hérétiques » et approuvaient la guerre contre eux. Cette position doctrinale a largement prévalu au fil des siècles dans le monde musulman sunnite. La révolution islamique en Iran n’a fait que renforcer cette rivalité.

Ce rappel historique permet de relativiser le rôle des Etats-Unis et d’Israël dans la position actuelle des monarchies du Golfe vis-à-vis de l’Iran. L’ironie de l’histoire, c’est que la guerre actuelle confirme la peur que suscite l’Iran chiite pour ses voisins sunnites, tout en les apprenant à se méfier de leurs nouveaux protecteurs. En ciblant les intérêts américains situés dans le Golfe, Téhéran a prouvé que ses voisins avaient raison de se méfier de ses missiles. En même temps, le parapluie américain, censé apporter paix et sécurité, s’est avéré inefficace. Aujourd’hui, l’amertume est grande pour ces pétromonarchies qui ont bâti leur réputation sur une illusion (stabilité et prospérité) pour attirer les investisseurs et les touristes. En se voyant entraînés dans une guerre qu’ils n’ont pas choisi, certaines, comme le Qatar, peuvent se sentir doublement trahies.

À la fois par Washington, qui ne les a pas prévenus en déclenchant cette guerre ; et par l’Iran, ce voisin qu’ils ont cherché à ménager toutes ces années. Quelle que soit l’issue de cette guerre, on peut supposer qu’elle modifiera durablement l’architecture de sécurité au Moyen-Orient. Le pire scénario serait que le conflit actuel débouche sur une guerre religieuse entre sunnites et chiites. C’est justement le « piège » auquel faisait allusion le président turc Recep Tayyip Erdogan lorsqu’il affirmait, le 13 mars, que la priorité numéro un de son pays, est de rester « à l’écart de ce brasier ». Une position sage qui doit inspirer tous les pays musulmans de la région.

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