Système Éducatif Sénégalais, Un géant aux pieds d’argile

– Un budget global de plus de 1300 milliards FCFA – Un système à deux vitesses, les filles en tête – Moyen et Secondaire : le privé s’impose à Dakar – Résultats aux examens : un paradoxe régional
Le Sénégal consacre près d’un quart de son budget à l’éducation en 2024. Si les chiffres montrent des avancées significatives, notamment pour la scolarisation des filles, ils révèlent aussi de profondes disparités régionales et des défis persistants sur l’ensemble du territoire.
C’est un effort budgétaire majeur que l’État du Sénégal a consenti pour son système éducatif en 2024. Selon les dernières données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), publiées en janvier 2026, le budget global alloué aux trois ministères en charge de l’éducation (Education nationale, Enseignement supérieur, et Formation professionnelle) a atteint 1 305 milliards de FCFA. Ce montant représente 22,70 % du budget total de l’État, soit une augmentation significative de quatre points par rapport à l’année précédente (18,70 % en 2023). Un chiffre qui témoigne de la place primordiale qu’occupe le secteur, comme l’âme du document de l’ANSD. Mais au-delà de l’enveloppe globale, c’est la photographie d’un système scolaire en pleine mutation, mais aussi profondément inégalitaire, que dessinent ces statistiques. Entre la performance remarquable des filles, la prédominance du privé dans les grandes villes et les difficultés structurelles de régions entières, l’école sénégalaise de 2024 présente un visage contrasté.
22,5 % des dépenses de fonctionnement pour l’éducation
L’analyse du budget montre une répartition très inégale entre les différents ordres d’enseignement. Sur l’ensemble des crédits alloués au secteur, le ministère de l’Éducation nationale (MEN) capte la part du lion. Sur les seules dépenses de fonctionnement, il concentre à lui seul 86,24 % des ressources, loin derrière la Formation professionnelle (7,58 %) et l’Enseignement supérieur (6,17 %). Au total, les dépenses d’éducation représentent 22,5 % des dépenses de fonctionnement de l’ensemble de l’État.
Cet investissement massif place l’éducation comme un pilier de l’économie nationale, contribuant à hauteur de 5,90 % à la création de richesse du pays en 2024.
Préscolaire : une scolarisation encore timide mais des filles en tête
Premier maillon de la chaîne éducative, le préscolaire compte désormais 5 116 structures sur l’ensemble du territoire. Le rapport indique que « leur répartition par statut montre une prédominance du public (46,0%), suivi du privé (36,7%), les structures du représentant communautaire 17,3% ». Sans surprise, « Dakar enregistre le plus grand nombre d’établissements préscolaires en 2024, avec 1 283 structures, représentant ainsi le quart des établissements (25,1%) », tandis que « Kédougou est la région qui compte le moins d’établissements, avec 52 structures préscolaires représentant 1,0% du total national ».
Le Taux Brut de Scolarisation (TBS) au pré‐ scolaire reste faible au niveau national, avec seulement 25,1 % des enfants âgés de 2 à 5 ans inscrits. Cependant, un phénomène majeur est déjà observable à ce stade : « Ce taux est plus élevé chez les filles que chez les garçons (27,5% contre 22,9%) et ce également quelle que soit la région. La scolarisation est ainsi plus intense chez les filles avec un indice de parité de 1,2. » Un écart qui se retrouvera tout au long du cursus.
Les disparités régionales sont ici criantes. Si « la région de Ziguinchor (67,3%) enregistre le TBS le plus élevé », largement au‐dessus de la moyenne, et Dakar avec 38,8 %, « la région de Diourbel présente le taux brut de scolarisation le plus faible, soit 10,1% ». Matam, Kaffrine et Diourbel enregistrent les indices de parité les plus élevés en faveur des filles.
Élémentaire : le pari de la scolarisation universelle en demi-teinte
Avec 11 181 établissements recensés (dont 80,1% de publics), l’enseignement élémentaire reste le socle du système. «Les écoles publiques restent largement majoritaires, représentant 80,1% du total. Cette prédominance du public est observée dans toutes les régions, à l’exception de Dakar, où le privé domine avec 72,9 % des écoles. » Si le réseau s’est étoffé de 50 écoles par rapport à l’année précédente, l’analyse du TBS est plus contrastée.
Le taux national s’établit à 82,2 % pour l’année scolaire 2023/2024. Là encore, « il est nettement plus élevé chez les filles (92,9%) que chez les garçons (72,5%) ». L’indice de parité (1,3) indique une situation en faveur des filles », et « à l’échelle régionale, la prédominance des filles est enregistrée dans toutes les régions. »
Cependant, derrière cette moyenne nationale se cachent deux Sénégal. « Les TBS au cycle primaire les plus élevés sont enregistrés dans les régions de Ziguinchor (115,2%), de Kédougou (107,2%) et de Thiès (101,4%) où ils dépassent les 100% ». À l’opposé, « les régions de Kaffrine (44,1%) et de Diourbel (54,6%) enregistrent les TBS les plus bas, en dessous de la moyenne nationale (82,2%) ». Ces régions peinent visiblement à scolariser l’ensemble de leurs enfants en âge d’être à l’école primaire.
Le taux d’achèvement, qui mesure la proportion d’enfants qui vont jusqu’au bout du cycle, confirme ces disparités. S’il est de 58,8 % au niveau national (avec un écart garçons/filles très marqué : 69,9% contre 48,9%), « la région de Ziguinchor affiche le taux d’achèvement le plus élevé (92,2%) tandis que celle de Kaffrine enregistre le niveau le plus bas (28,8%) ».
Moyen et Secondaire : le privé s’impose à Dakar, les filles confirment
Le paysage change à mesure que l’on monte dans les cycles. Au niveau moyen (collège), «le cycle moyen s’appuie sur un réseau de 1452 structures, dont près des trois quarts (73,8%) sont des établissements publics». Mais Dakar fait figure d’exception : la capitale compte 67,7 % d’établissements privés. «À l’inverse, les régions de Kaffrine, Kédougou et Kolda enregistrent un taux de 100% d’établissements publics.»
Au cycle secondaire (lycée), la tendance s’inverse même au niveau national. « Au niveau national, sur 1202 établissements, le privé en concentre 59,8%, contre 40,2% pour le public. » Une fois de plus, « la région de Dakar illustre fortement cette tendance, avec 88,3% d’établissements privés », suivie par Thiès (66,3%) et Diourbel (63,9%). À l’inverse, des régions comme Kaffrine ou Matam conservent une nette prédominance du public.
Côté scolarisation, le TBS chute logiquement à 46,9 % au moyen et à 29,8 % au secondaire. La hiérarchie régionale reste la même : Ziguinchor est en tête (86,3% au moyen, 57,1% au secondaire), suivie de Dakar, tandis que Kaffrine (21,7% au moyen, 13,1% au secondaire) et Diourbel (24,3% au moyen, 14,9% au secondaire) restent à la traîne.
Les filles toujours en tête, sauf à Kédougou
La performance des filles se confirme à tous les niveaux. « Quels que soient le cycle et la région, les TBS sont en faveur des filles comme l’indiquent les indices de parité », insiste le rapport. Au moyen, leur taux d’achèvement est de 42,1% contre 29,1% pour les garçons. « Cette situation de domination des filles est observée dans toutes les régions. »
Il existe cependant une exception notable : « Dans la région de Kédougou (IP de 1,0), Kolda (IP de 1,1) et de Sédhiou (IP de 1,1), les filles et les garçons ont des taux d’achèvement presque identiques voire identiques. » Au niveau secondaire, « dans la région de Kédougou, l’indice de parité est de 0,8 démontrant un avantage pour les garçons. »
Résultats aux examens : un paradoxe régional
L’analyse des résultats aux examens réserve son lot de surprises. « Les résultats des examens au niveau national indiquent un taux de réussite de 73,9% au Brevet de Fin d’Etude Moyen (BFEM) et de 49,1% au Baccalauréat (BAC). »
Au BFEM, ce sont les régions de l’Est et du Nord qui tirent leur épingle du jeu, avec des performances remarquables. « Les meilleures performances sont enregistrées dans les régions de Kédougou (90,5%), Matam (87,7%), Tambacounda (87,5%), Kaffrine (85,7%) et de Saint Louis (85,1%), qui dépassent la moyenne nationale. » À l’inverse, Fatick (62,2%) et Thiès (66,5%) enregistrent les plus faibles taux de réussite. »
Pour le Baccalauréat, la donne change. Le taux national chute à 49,1%. « Pour le BAC, seules les régions de Louga (57,4%), Dakar (55,4%) et Diourbel (52,2%) enregistrent un taux de réussite dépassant la moyenne nationale. » Kédougou, si brillante au BFEM, se retrouve cette fois en file d’attente du peloton avec seulement 36,2% de réussite, aux côtés de Kolda (36,3%) et Tambacounda (39,8%). Un paradoxe qui s’interroge sur la qualité de l’enseignement secondaire dans ces localités.
Formation professionnelle : le privé en locomotive, un engouement féminin
En marge de l’enseignement général, la formation professionnelle connaît un essor spectaculaire. À la rentrée 2022/2023, « le nombre d’apprenants inscrits dans la formation professionnelle au Sénégal s’est établi à 122 605 individus. Cet effectif a connu une progression de 31,9% par rapport à 2021/2022 ». « La féminisation du secteur se poursuit avec une hausse plus marquée chez les filles (+38,3%) que chez les garçons (+24,4%), portant la proportion des filles à 56,5% », note l’ANSD. Cette dynamique est à portée par le secteur privé. « La répartition par type d’établissement montre une dynamique favorable au secteur privé. Les centres de formation professionnelle privée, qui accueillent désormais 62,9% des apprenants, voient leurs effectifs augmenter de 51,1%. » Sur les 571 structures de formation recensées, « le secteur privé renforce sa présence avec 432 établissements (+36,7%), représentant 75,7% du total ». Seule la région de Kédougou a connu une légère réponse de ses effectifs.
Les résultats aux examens techniques sont également encourageants. « Les plus fortes progressions sont enregistrées pour le BEP et le baccalauréat technique avec respectivement +10 et +9 points de taux d’admission, atteignant 69% et 74%. » Le taux de réussite au CAP reste élevé (75%).
L’image du système éducatif sénégalais est celle d’un géant aux pieds d’argile. Si l’effort budgétaire de l’État est indéniable, les chiffres de l’ANSD mettent en lumière des défis majeurs.



