Une décision de la CAF mise à l’épreuve par le TAS, Par El Hadji Abdoulaye Seck École nationale d’administration publique, Québec, Canada

Le 17 mars 2026, le jury d’appel de la Confédération Africaine de Football (CAF) a rendu sa décision dans le dossier DC23316. Par cette décision, il annule celle du jury disciplinaire et prononce la perte du match par forfait pour le Sénégal, sur le score de 3-0. A la lecture de cette décision, plusieurs zones d’ombre apparaissent, notamment dans l’appréciation des faits et l’interprétation des textes.
Mauvaise articulation des articles 82 et 84
Le jury d’appel s’est basé sur les articles 82 et 84 du Règlement de la Coupe d’Afrique des Nations. Il est cependant essentiel de rappeler que l’article 84, qui permet de prononcer une confiscation, ne s’applique qu’en cas de violation des articles 82 et 83.
Autrement dit, ces deux conditions sont cumulatives.
Dans le cas présent, le jury d’appel s’est appuyé uniquement sur l’article 82, sans faire référence à l’article 83. C’est précisément ce que souligne Raymond Hack, ancien président de la commission de discipline de la CAF, pour qui le jury d’appel n’a pas correctement interprété l’article 84, ignorant le caractère cumulatif imposé par le texte.
Pourquoi l’article 83 ne s’applique pas
L’article 83 prévoit qu’une équipe est déclarée forfait si elle est absente au moment du coup d’envoi ou dans les quinze minutes qui suivent celui-ci.
Cependant, cette situation ne correspond pas aux faits.
En effet, la loi 8 de l’International Football Association Board (IFAB) précise que le coup d’envoi intervient au début de chaque période ou après un but. Dans ce cas, les deux mi-temps avaient déjà été jouées et l’incident s’est produit après qu’un penalty n’ait pas été exécuté.
Il ne peut donc pas être question ici d’un coup d’envoi au sens réglementaire. L’article 83 ne concerne donc pas le Sénégal.
Et si l’article 83 ne s’applique pas, l’article 84 ne peut pas non plus justifier un forfait.
Une interruption de jeu limitée dans le temps
Le débat se déplace ensuite vers l’article 82, qui concerne le refus de jouer ou l’abandon du terrain sans autorisation.
Mais là encore, les faits racontent une tout autre histoire.
A la 106e minute, le jeu est temporairement interrompu. Seule une partie de l’équipe sénégalaise rentre aux vestiaires. Parallèlement, plusieurs joueurs restent sur le terrain, notamment le capitaine Idrissa Gana Gueye, ainsi que Sadio Mané, Ismaïla Sarr, Pape Gueye, Pathé Ciss et Abdoulaye Seck.
A la 108e minute, après avoir consulté certaines personnes ressources, Sadio Mané demande à ses coéquipiers de revenir. A la 109e minute, il se rend lui-même aux vestiaires pour les récupérer.
L’équipe est pleinement de retour sur le terrain à la 110e minute.
Au total, l’interruption n’a duré que quatre minutes.
Une situation déjà sanctionnée sur le terrain
L’arbitre a immédiatement réagi à cette interruption en sanctionnant le gardien Édouard Mendy d’un carton jaune à la 110e minute.
Il a jugé que, s’agissant d’un penalty, l’action du gardien avait contribué à l’interruption du jeu. Cette décision est conforme à la loi 12.4 de l’IFAB, qui permet à un joueur d’être pénalisé pour avoir quitté ou retourné sur le terrain sans autorisation.
Ce point est fondamental : l’incident a été traité comme une faute disciplinaire ponctuelle, et non comme un abandon de match.
Ni refus de jouer, ni abandon de terrain
On peut donc dire que le Sénégal n’a ni refusé de jouer ni quitté définitivement le terrain.
Par ailleurs, cette interruption avait déjà été sanctionnée par le jury disciplinaire de la CAF, ce qui rend le reclassement en forfait particulièrement discutable.
Il convient également de rappeler que l’article 82 fait partie d’un chapitre intitulé « retraits », ce qui implique une idée de caractère définitif.
Or, ici, ce caractère définitif n’existe pas. L’équipe est revenue sur le terrain dans un délai raisonnable de quatre minutes même si certains règlements autorisent des interruptions pouvant aller jusqu’à dix ou quinze minutes.
La reprise du jeu a également été efficace, l’arbitre ordonnant à Brahim Diaz de tirer le penalty.
A noter que si ce penalty avait été marqué, cela aurait entraîné la fin du match.
Des éléments de terrain qui confirment cette lecture
D’autres éléments renforcent cette analyse.
Une vidéo de fin de match montre les arbitres félicitant Sadio Mané. L’arbitre central, dont les propos ont été captés par un micro, lui demande comment il a réussi à faire revenir ses coéquipiers, avant de saluer son leadership.
Un tel comportement n’est guère compatible avec l’idée d’abandonner un match.
Aperçus de la jurisprudence du TAS
Au-delà des faits, la jurisprudence du Tribunal Arbitral du Sport permet de mieux comprendre la situation.
Dans l’affaire CAS 2019/A/6483 (Wydad AC contre Espérance de Tunis), trois enseignements peuvent être tirés :
• les officiels peuvent engager des discussions avec une équipe protestataire,
• la fin du match doit être marquée par l’arbitre,
• et c’est le refus de reprendre le jeu qui caractérise l’abandon.
En l’occurrence, l’interruption a duré une heure et demie, sans reprise du jeu.
Rien de comparable avec la situation au Sénégal : le jeu a repris rapidement, l’arbitre n’a jamais sifflé la fin du match, et aucun refus de jeu n’a été constaté.
La doctrine du « terrain de jeu » au cœur du débat
Un autre élément central mérite d’être rappelé : la doctrine du « terrain de jeu ».
La décision 2015/A/3874 du TAS (Albanie contre Serbie) confirme un principe fondamental de la loi 5 de l’IFAB : les décisions de l’arbitre sur le terrain ne peuvent, en principe, être remises en cause.
Certains citent le précédent du match rejoué entre le Sénégal et l’Afrique du Sud en 2017 pour remettre en cause ce principe.
Mais cet argument ne tient pas.
Comme le rappelle la décision CAS OG 24/18, une décision arbitrale ne peut être remise en cause que dans des cas bien précis : mauvaise foi, partialité, malveillance ou erreur de droit.
Dans l’affaire de 2017 (CAS 2017/A/5356), l’arbitre a été reconnu coupable d’influence contraire à l’éthique sportive. Le match avait été truqué.
Rien de tel ici.
En l’absence de telles circonstances, la doctrine du « terrain de jeu » s’applique pleinement : les décisions arbitrales prises pendant le match sont incontestables.
Une décision contestable et un appel décisif
Dans ces conditions, la victoire du Sénégal (1-0), homologuée par l’arbitre, ne peut être remise en cause.
Tous les éléments, faits et jurisprudence, montrent que la décision du jury d’appel de la CAF apparaît infondée.
Le recours introduit devant le Tribunal Arbitral du Sport, conformément à l’article R47 du Code TAS, constitue donc une étape essentielle pour redonner au Sénégal ses droits et préserver la stabilité des compétitions sportives.
Dans cette perspective, il serait également pertinent que les avocats présentent une demande de mesures conservatoires (article R37), afin de suspendre rapidement les effets de la décision contestée et permettre au Sénégal de conserver son trophée dans l’attente d’une décision sur le fond.
El Hadji Abdoulaye Seck
École nationale d’administration publique, Québec, Canada



