Société, Culture

L’Université de Dakar face à une refondation inévitable

L’Université Cheikh Anta Diop de Dakar traverse une crise sans précédent. Entre dissolution des amicales étudiantes, fermeture du campus social et mort d’un étudiant, le Dr Mamadou Bodian, coordonnateur du Syndicat Autonome des Enseignants du Supérieur (Saes), tire la sonnette d’alarme et appelle à une refondation complète du système universitaire sénégalais.

La situation actuelle de l’Ucad n’est que “l’expression d’une sédimentation de problèmes qui malheureusement n’ont pas pu trouver un exutoire pacifique”, a expliqué le Dr Bodian lors de l’émission “Le Point” diffusée jeudi 19 2026 sur RTS.

L’université accueille aujourd’hui 91 000 étudiants, avec environ 19 000 nouveaux inscrits chaque année, at-il détaillé. “Il y a une pression énorme pas seulement pour accueillir ces étudiants, leur fournir les services sociaux de base, mais il y a aussi les questions pédagogiques qui suivent puisque le taux d’encadrement n’est pas assuré”, a déploré le syndicaliste.

La question des arrivées de bourses, qui a déclenché les manifestations récentes, constitue “la goutte d’eau qui a fait déborder le vase”, selon le coordonnateur du Saes. Pour lui, cette revendication révèle une crise beaucoup plus profonde : “La bourse n’est pas seulement cette ressource qu’on donne aux étudiants pour continuer leur cursus académique, mais c’est aussi une façon de subsistance.”

Le Dr Bodian a rappelé que le Sénégal reste “l’une des rares universités où on parle encore de bourse en Afrique”, soulignant la particularité du système sénégalais dans la sous-région.

Un cycle historique de violence qui se répète

L’université a établi un parallèle avec les crises passées : “La plupart des acquis que les étudiants ont obtenu l’ont été à la suite de drames, tel que la mort d’un étudiant.” Il a cité l’exemple de 2000, quand la mort de l’étudiant Balla Gaye avait conduit le président Abdoulaye Wade à généraliser l’orientation et les bourses.

“Il faut des situations extrêmes pour que l’autorité politique réagisse et c’est très dommage”, at-il regretté, ajoutant que “l’histoire bégaye” une fois de plus avec le décès récent d’Abdoulaye Ba.

La suspension des amicales étudiantes par les autorités universitaires pose un problème majeur de médiation, selon le Saes. “Les amicales sont des réceptacles de doléances des étudiants. Si vous suspendez les amicales, vous vous privez d’un interlocuteur légitime et valable”, a souligné le Dr Bodian.

Sur le plan juridique, il a rappelé que “la liberté d’association est consacrée par la Constitution”, questionnant ainsi la légalité de cette mesure. La libération des derniers étudiants emprisonnés, annoncée récemment, constitue pour lui “une sorte de dégel permettant aux gens d’aller résolument vers une discussion”.

Le système Licence-Master-Doctorat (LMD), mis en place pour améliorer l’employabilité des diplômés, est devenu “un goulot d’étranglement”, selon le syndicaliste. “Cette réforme qui était pensée pour permettre aux étudiants de disposer d’une formation qui les prédispose à l’emploi n’a malheureusement pas atteint ses objectifs”, at-il constaté.

Mamadou Bodian déplore l’absence d’évaluation des réformes successives : “Il ya beaucoup de réformes qui ont été mises en œuvre au cours des dernières années mais qui n’ont jamais fait l’objet d’une évaluation sérieuse.”

Appel à une refondation complète

Face à cette situation, le coordonnateur du Saes plaide pour une transformation radicale : “Il faut complètement refonder l’université. Il faut aller vers une redéfinition des missions de l’université et voir comment articuler l’université à la société.”

Il propose notamment de créer des vocations scientifiques dès le niveau du BFEM, de développer des formations qualifiantes après le baccalauréat, et de réduire progressivement les effectifs de l’Ucad de 91 000 à 60 000 étudiants.

“Aujourd’hui, vous formez des gens qui ont une formation littéraire. La seule qualification, c’est d’avoir écrit une thèse sur Molière ou William Faulkner. Je ne dis pas que les humanités ne sont pas bonnes, mais si on veut être compétitif, il devrait susciter des vocations scientifiques à la base”, at-il argumenté.

Sur la présence des forces de l’ordre sur le campus, le Saes est catégorique : “La première insécurité, c’est l’intrusion des forces de défense et de sécurité dans l’espace universitaire. À chaque fois qu’elles sont intervenues, il ya toujours mort d’homme.”

L’invité de la RTS qualifie les événements récents non pas de “maintien de l’ordre” mais “d’autre chose”, appelant à une “coconstruction de la sécurité dans l’espace universitaire”. Pour lui, la vraie sécurité passe par le désengorgement de l’université : “Les étudiants font la queue pour aller au restaurant, ils font la queue pour se laver. Il y a toujours de la poudre dans l’air et la moindre étincelle provoque une déflagration.”

Le syndicaliste a révélé qu’une cinquanteaine d’étudiants sont hospitalisés, certains avec des blessures graves : “Certains ont perdu des yeux, d’autres auront des séquelles, des handicaps.” Il a appelé l’État à prendre “la pleine mesure de ce qui s’est passé” et à accompagner ces étudiants financièrement et psychologiquement.

Concernant la mort d’Abdoulaye Ba, le Dr Bodian a exprimé des réserves sur les conclusions du procureur : “Il y a beaucoup de questions qui restent en suspens. Ce que nous attendons, c’est que la lumière soit faite et qu’on évite le scénario du passé où les étudiants sont tués mais les enquêtes ne vont jamais jusqu’au bout.”

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